Aaron Siskind

Credo 1950

« Quand je fais une photographie, je veux que ce soit un objet entièrement nouveau, fini et autonome, dont l’ordre constitue la caractéristique première – contrairement au monde des événements et des actions, dont la nature permanente est le devenir et le désordre.

En termes simples, on peut dire que trois éléments entrent en jeu lorsqu’on fait une photographie : le monde objectif (dont la nature permanente est le devenir et le désordre), la feuille de papier sur laquelle l’image se matérialisera, et l’expérience qui les réunit. D’abord, et sans réserve, j’accepte que la surface plane constitue le cadre de référence fondamental de l’image. L’expérience, quant à elle, peut se décrire comme une absorption totale dans l’objet. Mais cet objet n’est qu’au service d’un besoin personnel et des exigences de l’image : ainsi, ces rochers sont des formes sculptées ; cette partie d’un banal ouvrage de ferronnerie décorative, un ballet de formes qui s’élancent en rythme ; ces fragments de papier collés à un mur, des bribes de conversation. Et au bout du compte, ces formes, ces totems, ces masques, ces figures, ces silhouettes, ces images doivent prendre leur place dans le champ tonal de l’image et se conformer strictement à leur milieu spatial. L’objet est entré dans l’image, d’une certaine façon ; il a été photographié directement. Mais souvent, il n’est pas reconnaissable, car il a été arraché à son contexte ordinaire, séparé de ses voisins habituels et forcé à des relations nouvelles.

Quelle est la signification de ce monde en apparence si personnel ? On a évoqué l’idée que ces formes et ces images sont les personnages d’un monde souterrain, les habitants du vaste royaume ordinaire des souvenirs passés sous le niveau du contrôle exercé par la conscience. C’est peut-être le cas. Le degré d’implication émotionnelle et la foule des associations libres avec l’objet photographié vont dans ce sens. Cela étant, je tiens à souligner que ce qui m’intéresse moi est immédiat et se trouve dans l’image. Ce dont j’ai conscience et ce que je ressens, c’est l’image que je suis en train de faire, la relation de cette image avec d’autres que j’ai faites, et, plus généralement, sa relation avec d’autres images dont j’ai fait l’expérience. »

Aaron Siskind, courtesy of Aaron Siskind Foundation (http://aaronsiskind.org), traduction française issue de la monographie « Aaron Siskind : une autre réalité photographique », Gilles Mora, Hazan, 2014

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